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Quatre idées reçues sur les violences sexuelles

Aujourd’hui, nous allons introduire le thème des violences sexuelles par le biais des idées reçues. Nous allons examiner quatre idées reçues sur les violences sexuelles, répandues dans la société et nous allons les mettre à l’épreuve du réel pour voir si elles sont fondées ou bien erronées, démêler le vrai du faux pour y voir plus clair.

Première idée reçue : Les auteurs de violences sexuelles seraient des personnes qui n’arrivent pas à contrôler leurs pulsions sexuelles. Selon cette croyance, les auteurs de violence sexuelle seraient saisis d’une pulsion irrépressible, incontrôlable qui conduirait au passage à l’acte. On pourrait alors assimiler le viol à une sorte de « pétage de plomb ». On pourrait faire une analogie entre colère impulsive et violence sexuelle, comme si au fond les pulsions sexuelles et l’impulsivité étaient de même nature. Les personnes qui souffrent d’impulsivité décrivent une montée de colère irrépressible, très rapide, générant perte de contrôle et agressivité. En est-il de même pour les pulsions sexuelles, finalement ?
Alors, quand on travaille au quotidien, en tant que psychologue, on ne peut être que surprise par cette idée reçue car elle est systématiquement contredite par les récits relatant des violences sexuelles.
Je vais prendre quelques exemples.
Un homme demande à une petite fille de monter dans sa voiture pour lui montrer son chemin puis il l’emmène dans un endroit désert pour l’agresser. Dans cet exemple, on remarque qu’il y a clairement planification. Or si le désir peut être temporisé, si les capacités intellectuelles sont mobilisées pour manipuler, c’est bien que l’agresseur est dans le contrôle de lui-même et de son corps. Ce n’est pas ce que l’on observe dans le comportement impulsif.
Autre exemple, un ami de la famille établit un lien de complicité et de tendresse avec la fille de ses amis. Et puis un jour, il s’organise pour se retrouver seul avec elle et l’agresse. Dans ce cas, il y a du calcul, il y a même une planification, une organisation pour rendre possible le passage à l’acte.
Dans les violences sexuelles qui me sont relatées par les victimes, dans la grande majorité des cas, on retrouve cela : de la planification, de l’organisation, de la manipulation, de la temporisation. On voit qu’on est très loin de la pulsion incontrôlable qui jaillit comme une nécessité impérieuse. Au contraire, le contrôle de l’autre, qui exige d’être en mesure de se contrôler soi-même est central.
On peut remarquer une chose, avec cette idée reçue, l’auteur des violences est quelque peu déresponsabilisé de ses actes, il serait doté naturellement, génétiquement de pulsions sexuelles peu contrôlables, il aurait la malchance d’être né avec ce bagage génétique. Cette croyance dans une forme de déterminisme biologique ne résiste pas à l’épreuve des faits.
Donc il y a une montée de désir sexuel, bien sûr, mais elle est contrôlable puisqu’il y a ensuite organisation, planification, intention. Sur les centaines de cas que j’ai recensé, pas un seul ne comporte un contexte qui n’est pas organisé, qui n’est pas, à minima propice à, qui n’est pas, dans la plupart des cas, préparé, pensé. Donc le modèle de l’impulsivité n’est pas opérant. Quand on peut faire appel à ses fonctions exécutives, c’est qu’on a du contrôle.

Deuxième idée reçue : Les auteurs de violence sexuelle seraient des « malades mentaux ». En ce sens, on ne pourrait pas vraiment les considérer comme responsables de leurs actes. S’ils pouvaient faire autrement, ils le feraient, leur « maladie » serait en cause dans leur passage à l’acte. On entend souvent à ce sujet que « des tarés, il y en aura toujours », discours qui amène à une vision finalement plutôt fataliste au sujet des violences sexuelles. « C’est malheureux mais c’est comme ça » pourrait-on ajouter.
Pourquoi cette croyance répandue est-elle fausse ?
Tout d’abord, il est vrai que parmi les auteurs de violence sexuelle, certains souffrent de ce qu’on appelle des paraphilies, c’est-à-dire pour le dire simplement une sexualité inadaptée, qui peut être cause de souffrance, voire même de détresse (on peut citer l’exhibitionnisme, la zoophilie, etc.). Mais de nombreux hommes souffrent de paraphilies sans passer à l’acte et ceci pour une raison très simple : parce qu’ils sont conscients de la souffrance induite pour la personne en face et qu’ils ont trop d’empathie pour commettre un tel acte. A l’inverse, j’ai déjà reçu des patients qui ne souffraient pas de paraphilie et qui avaient pourtant déjà agressé sexuellement, par exemple une femme. Donc, en fait, quel est le point commun entre tous les auteurs de violence sexuelle, qu’ils souffrent ou non de paraphilie : le manque d’empathie. Par ailleurs, certaines personnes souffrent de paraphilie et ne passent jamais à l’acte.
C’est toute la différence, par exemple, entre pédophilie – c’est-à-dire la paraphilie consistant à être attiré sexuellement par un enfant – et la pédocriminalité, qui consiste à agresser sexuellement un enfant. Finalement, ce point nous fait toucher du doigt une caractéristique essentielle des violences sexuelles : dans la terminologie violence sexuelle, le terme le plus important n’est pas le mot sexuel, mais le mot violence. Il y a d’ailleurs beaucoup plus de similitudes que de différence entre toutes les formes de violence.

Se pose naturellement une question : qu’est-ce qui peut expliquer le passage à l’acte dans la violence ? Si on s’en réfère au DSM V, manuel qui recense les critères diagnostiques, les auteurs de violence sexuelle (je parle là uniquement des auteurs adultes) présentent généralement des traits de personnalité antisociale. Ils peuvent aussi présenter d’autres traits de personnalité pathologiques, par exemple pour certains des traits narcissiques, pour d’autres des traits paranoïaques, etc. Mais pour rendre le propos plus clair, on va aujourd’hui se concentrer sur la personnalité antisociale.
J’ouvre ici une petite parenthèse : Qu’est-ce qu’un trouble de la personnalité ? C’est un ensemble de traits de personnalité pathologiques, résultat de la manière dont la personnalité s’est construite, dont les comportements inadaptés sont à mettre en lien avec des croyances profondes.
Nous allons maintenant nous pencher plus précisément sur les caractéristiques de la personnalité antisociale.
Les comportements violents, chez l’adulte, résultent de la manière dont la personnalité se structure, s’organise, et des croyances de fond qui imprègne ce fonctionnement. Aaron Beck, grand psychiatre américain a établi une correspondance entre chaque trouble de la personnalité et les croyances de fond qui lui sont associées. D’après son travail et son questionnaire PBQ, les croyances de fond associées à la personnalité antisociale sont notamment : « La vie est une jungle où le plus fort survit. » ou encore « Il est parfaitement acceptable de mentir et de tricher tant que l’on n’est pas découvert. » Donc évidemment, les passages à l’acte violents sont à mettre en lien avec ces croyances de fond.
Si je résume, dans la personnalité anti-sociale on trouve : une non intériorisation des règles sociales, un rapport de domination, une absence d’empathie.
Face à cela, la dimension pénale parait essentielle, centrale. Est-ce le cas en France aujourd’hui ? Malheureusement non, les chiffres l’attestent. Seul 4% des dépôts de plainte pour violence sexuelle donnent lieu à condamnation en 2021, d’après les chiffres du gouvernement. Et comme toutes les victimes ne portent pas plainte, on tombe à moins de 1% de condamnations au total, d’après plusieurs estimations, que les victimes soient des femmes ou des enfants. Ces chiffres montrent une forme d’impunité dans les faits, au niveau collectif et qui pose problème. Ces chiffres attestent que la lutte contre les violences sexuelles aujourd’hui en France n’est pas efficace.

Si on comprend que le manque d’empathie et le rapport de domination sont au cœur du passage à l’acte, on comprend aussi que les violences sexuelles ne sont pas une fatalité, qu’il est possible de les réduire par la prévention, par le biais de l’éducation, et notamment l’éducation au respect et à l’empathie, dans le champ de la sexualité. Cette approche préventive, si elle était déployée de façon conséquente pourrait d’ailleurs être un outil très utile pour faire diminuer les violences sexuelles.

Il est important ici d’ajouter une précision. Dire que les auteurs de violences sexuelles ne sont pas des « malades mentaux » ne signifie pas qu’ils n’ont pas souffert, quand ils étaient enfants. Quand je creuse dans le passé de mes patients auteurs de violence, ils ont un point commun : ils ont été soi victimes soi témoins dans leur enfance de violences qui les ont traumatisées (violences sexuelles ou pas, cela peut être également des violences physiques ou psychologiques). Une personne dans leur entourage, souvent un parent, était violent. Mais cela ne signifie pas qu’ils souffrent en tant qu’adultes, c’est là une subtilité qu’il faut bien comprendre. L’enfant intérieur blessé est enfoui tout au fond de l’inconscient, ils n’y ont souvent pas accès, ils ne ressentent donc pas la souffrance de cet enfant intérieur. C’est justement pour l’empêcher d’émerger qu’il la projette sur l’enfant ou la femme en face d’eux. Ils éjectent le problème à l’extérieur. C’est un dysfonctionnement, mais c’est un dysfonctionnement qui fait souffrir uniquement la victime. L’auteur de la violence, lui, ne ressent pas de souffrance en étant violent. C’est très important de bien le comprendre, de l’avoir en tête, pour ne pas tomber dans le piège de la victimisation. En effet, bien souvent, les auteurs de violence se victimisent. C’est toujours la faute de l’autre, ils se décrivent comme fragiles et malheureux. Ce récit, cette victimisation, vise en fait à ne pas subir les conséquences de leurs actes. Elle n’a rien à voir avec la véritable souffrance, enfouie, et qui pour le coup est souvent peu accessible à la conscience.

Les deux idées reçues dont on vient de parler sont vraiment très répandues, on les entend communément. Les deux autres idées reçues que je vais exposées à présent sont moins fréquentes. Mais comme on les entend parfois, il m’a tout de même semblé intéressant de les exposer ici.
Troisième idée reçue : Certains pensent que, dans les cas d’inceste ou de viol conjugal, l’auteur de la violence aime sa victime mais de façon passionnelle, de manière trop intense et que c’est cela qui explique le passage à l’acte : l’amour, la passion.
Pour contredire cette idée reçue, il est intéressant de faire un détour par l’éthologie. Les éthologues observent les comportements des animaux. Quand ils mettent deux primates dans un espace clos, l’un adulte éducateur, l’autre bébé de sexe opposé, il n’advient pas d’acte sexuel quand le bébé grandit, ce qui fait conclure à Boris Cyrulnik que, je cite « l’attachement engourdit les désirs et les transforment en angoisse ». Dit autrement : c’est la relation d’attachement qui protège, qui rend impossible l’inceste. Le lien d’attachement étant par définition une autre façon de désigner le lien d’amour parent-enfant, on peut en déduire qu’un parent qui aime l’enfant, qui a établi un lien d’attachement avec lui ne va pas l’agresser sexuellement. C’est incompatible. Donc l’inceste n’est pas un amour trop vif, c’est au contraire le signe d’un lien dysfonctionnel, qui n’est pas basé sur une relation d’attachement, mais sur un rapport de domination.
Qu’en est-il concernant le viol conjugal ? Le conjoint violeur cède-t-il à une forme de passion dévorante ? La passion est-elle une cause de violence sexuelle ?
Côté patientes, de nombreuses femmes m’ont relaté que les viols conjugaux qu’elles avaient subis s’inscrivaient dans un cadre plus large de violences conjugales. Soit de la violence physique et psychologique, soit une forme plus insidieuse et perverse de violence, basée plutôt sur des humiliations, moqueries et mensonges. D’autres patientes qui ont subi des viols conjugaux me disent qu’ils ont eu lieu en fin de relation, quand cette dernière était conflictuelle, tendue, qu’il n’y avait plus d’amour. Donc dans les récits qui sont faits, on est bien loin des envolées lyriques sur la passion amoureuse et ses soi-disant débordements.
En revanche, de nombreux patients et patientes m’ont déjà raconté des passions amoureuses qu’ils avaient vécu. Jamais il n’était question de viol, absolument jamais.
Donc là encore, la mise en avant de la passion amoureuse est en fait un argument utilisé par les auteurs de viol pour se dédouaner, se déresponsabiliser, mais ce type d’argument ne tient pas quand on le confronte à la réalité.

Quatrième et dernière idée reçue : Certaines victimes auraient une part de responsabilité dans ce qui leur arrive. Elles auraient un comportement qui n’est pas clair. Par exemple, certaines se mettraient en danger. Ou encore, d’autres auraient pu se défendre et ne l’ont pourtant pas fait (cas des violences sexuelles sur des femmes adultes). D’autres encore sont restées en couple avec leur violeur ce qui amènent certains à penser qu’elles seraient en partie responsables des agressions suivantes.
Or soyons clair : chacun (chaque adulte) est responsable de ses propres actes. Si certaines femmes se mettent parfois en danger, par exemple en acceptant d’aller chez un inconnu, ou de laisser entrer un inconnu chez elle, c’est la plupart du temps parce qu’elles ont déjà subi d’autres agressions sexuelles avant, qui les ont traumatisées et qui ont déclenché un processus inconscient, de revictimisation. Pour autant, l’auteur de violence reste le seul responsable de ses actes, de ses comportements.
Et l’idée que les femmes pourraient se défendre ? Rappelons ici qu’il y a un différentiel de force physique entre l’agresseur et la victime qui fait que se défendre, c’est plus facile à dire qu’à faire. En plus de cela, quand on subit une violence on est dans un premier temps plongé dans la sidération, donc immobilisé par la peur. Le système attaque fuite ne fonctionne plus, n’est plus accessible. Donc non, les femmes ne sont pas responsables de ne pas se défendre plus. C’est plutôt à la société de trouver des solutions pour faire diminuer les violences sexuelles.
Je l’ai déjà évoqué brièvement un peu plus tôt mais cela fera surtout l’objet d’un autre podcast.
Pour finir, oui, en cas de viol conjugal certaines femmes restent en couple avec leur violeur. Pourquoi ? Et bien parce qu’elles sont sous emprise. Et être sous emprise, c’est être sous l’influence de l’autre. Avoir de l’emprise sur quelqu’un, c’est prendre le pouvoir sur l’esprit de l’autre. On le voit ici, être sous emprise, c’est encore être victime. Donc même quand la victime ne part pas, elle est 100% victime et l’auteur de la violence sexuelle en est 100% responsable.

Résumons pour l’instant ce que l’on a évoqué aujourd’hui. La violence sexuelle ne résulte pas d’une pulsion incontrôlable puisque l’auteur de la violence s’assure au préalable que le contexte la rend possible. Parfois même, il planifie et organise son acte de violence. Donc non, les pulsions sexuelles existent mais elles sont contrôlables, elles ne ressemblent pas à l’impulsivité.
Et puis non, l’auteur de violence sexuelle n’est pas une personne qui aurait une personnalité saine mais qui aurait la malchance d’avoir une maladie mentale, c’est quelqu’un qui présente un trouble de la personnalité. De ce fait, il est nécessaire d’avoir une approche pluridisciplinaire, qui comporte notamment des sanctions pénales pour les adultes. De la prévention aussi, avec l’éducation à la question du consentement pour nos adolescents. A l’heure actuelle, au-delà des incantations, force et de constater, chiffres à l’appui que tout ceci n’est globalement pas mis en place, n’est malheureusement pas effectif.
Troisième idée reçue, la violence sexuelle résulterait d’un amour trop passionné. Cette idée ne résiste pas à l’épreuve de réalité. Les viols conjugaux s’inscrivent dans un contexte de violence conjugal plus global, que celle-ci soit manifeste ou insidieuse. Par ailleurs, du côté de l’inceste, lien d’attachement et violence sexuelle sont incompatibles donc répétons-le : il n’y a aucune forme d’amour dans la violence sexuelle, il y a domination, il y a prédation.
Enfin, les femmes victimes n’ont aucune responsabilité dans les violences sexuelles qu’elles subissent pour une raison très simple : chaque adulte est responsable de ses propres actes.

J’espère que ce podcast vous a intéressé. J’aurai grand plaisir à vous retrouver pour approfondir certains sujets : le fonctionnement pervers, les conséquences des violences pour les victimes, la manière dont la société peut mieux prendre en charge ce fléau. J’ai hâte de vous retrouver pour explorer tous ces sujets. En attendant, n’hésitez pas à vous abonner et surtout prenez soin de vous.

Trois théories très influentes

Nous allons parler aujourd’hui de trois concepts, trois théories qui ont influencé notre rapport aux récits de violence sexuelle sur les enfants, et qui continuent d’inspirer de nos jours les décisions prises pour protéger ou ne pas protéger les enfants. Ces trois théories, des professionnels y font encore référence dans les tribunaux, dans les hôpitaux, dans les commissariats. Il convient donc de les présenter en précisant le contexte historique dans lequel ces trois conceptualisations ont émergé. Il s’agit aussi de confronter ces théories à la méthodologie scientifique, pour voir si elles y répondent, si elles sont ou non valides. Commençons par la plus ancienne des trois : la théorie du Complexe d’Œdipe.

Quand il a commencé son travail auprès de femmes hystériques, Sigmund Freud a été frappé par la proportion importante de patientes relatant des incestes. Il a dans un premier temps pris en compte la parole de ses patientes et a créé une première théorie, la Neurotica, où Théorie de la séduction. Elle apparait en 1896, dans les Etudes sur l’hystérie, publié avec Breuer. Selon ces deux auteurs, l’origine des psychonévroses serait une séduction ou une agression sexuelle dont les patients auraient été victimes au cours de l’enfance, avant la puberté.

Mais Freud a rapidement désavoué ce premier travail, en abandonnant sa Neurotica (donc cette théorie de la séduction) en 1897, seulement un an après.

Ce serait là, pour de nombreux spécialistes, la véritable naissance de la psychanalyse, centrée sur la théorie des fantasmes et sur le fameux Complexe d’Œdipe qui est un concept central de la psychanalyse freudienne. Qu’est-ce que le Complexe d’Œdipe ? D’après Freud, les enfants auraient des fantasmes inconscients, notamment celui d’éliminer le parent de même sexe, considéré comme un rival et d’être dans une relation amoureuse avec le parent de sexe opposé, d’où la référence au mythe grec d’Œdipe. Ce complexe apparaitrait vers cinq ans environ. Puis il serait remis au travail à l’adolescence, à la faveur des transformations pubertaires. 

Un élément de contexte historique est à prendre en compte :

Il faut savoir que le père de Sigmund aurait été incestueux avec un frère et des sœurs de ce dernier, qui l’a évoqué dans des correspondances. Aussi, on peut faire l’hypothèse que Freud aurait renoncé à la Neurotica pour protéger l’image paternelle intériorisée, parce que reconnaitre la réalité des agressions incestueuses subies par ses patientes, impliquait pour lui de reconnaitre aussi les crimes commis par son propre père, ce qui était peut-être insupportable pour lui. Bien sûr, c’est simplement une hypothèse.

Mais l’essentiel est ailleurs. La question qui se pose, la plus fondamentale est la suivante : La théorie du Complexe d’Œdipe est-elle scientifiquement prouvée ? Je rappelle que la psychologie est une discipline scientifique, il faut donc pouvoir s’appuyer sur la démarche scientifique pour avancer des hypothèses consistantes, convaincantes : Et le problème avec le concept de Complexe d’Œdipe est qu’il souffre d’un écueil de taille : le biais de confirmation.

Alors le biais de confirmation, qu’est-ce que c’est ? Pour faire simple, en repartant de cet exemple, si on observe qu’un enfant est proche du parent de sexe opposé et dans la compétition avec le parent de même sexe, la théorie du complexe d’Œdipe est confirmée. Si on n’observe pas ce genre de positionnement chez l’enfant, on en déduit que l’enfant a un problème qui l’empêche d’entrer dans le complexe d’Œdipe. Pile je gagne, face tu perds, la théorie précède l’observation, façonne cette observation. La croyance dans l’existence de ce complexe d’Œdipe est irréfutable. Or, pour reprendre les conclusions du célèbre philosophe Karl Popper, une théorie qui ne peut pas être réfutée relève de la croyance et non de la connaissance scientifique.  

Donc en raison de ce biais de confirmation, le complexe d’Œdipe ne peut pas être considéré comme un concept scientifique. Il relève de la croyance.  

Pourtant, cette théorie du complexe d’Œdipe et des fantasmes infantiles a connu un succès considérable à travers le monde entier. En France, on peut dire qu’elle est rentrée dans la culture et que nombre de parents la considère comme une vérité scientifiquement établie et non comme une simple théorie parmi d’autres.

Le principal problème que pose cette théorie est de supposer l’existence de fantasmes infantiles. De ce fait, la parole de l’enfant est accueillie avec suspicion, avec même souvent beaucoup de réserves. Est-ce que l’enfant décrit la réalité ou exprime-t-il un fantasme ? On n’accuse pas vraiment l’enfant de mentir, mais on ne le croit pas, on pense que l’enfant prend ses désirs pour des réalités. Et ça, ça pose un énorme problème car cette croyance amène à ne pas protéger les enfants qui ont pourtant besoin de protection quand ils sont victimes d’inceste.

Je peux illustrer ce phénomène par un exemple vu dans ma pratique : une petite fille se plaint d’agression de la part de son père. Elle a quatre ans, le rapport du médecin de l’hôpital émet des réserves sur la parole de l’enfant au nom du complexe d’Œdipe qu’elle est supposée vivre. Elle ne ferait pas bien la différence entre la réalité et ses fantasmes. On voit bien dans cet exemple comme le fantasme Œdipien est mis en avant pour ne pas agir, ne pas repérer. Par ailleurs, certains pères incestueux se servent du Complexe d’Œdipe pour inverser la culpabilité : c’est pour lui faire plaisir, disent-ils, parce qu’elle est « amoureuse de son père ».

Je pense qu’il faut bien être conscients des risques considérables que fait courir cette théorie à des enfants victimes d’inceste, risque de ne pas être protégé. A partir du moment où il y a suspicion d’inceste, il est donc important d’écarter toute référence au Complexe d’Œdipe.

Passons maintenant à la deuxième théorie problématique. Le deuxième concept dont nous allons parler aujourd’hui est le concept de syndrome des faux souvenirs.

De quoi s’agit-il ? C’est l’idée que l’on peut se remémorer un souvenir qui n’a pas eu lieu.

Ce concept est issu des travaux de la psychologue Elisabeth Loftus dans les années 70. Cette chercheuse a pu générer chez des cobayes des souvenirs créés de toute pièce par ses soins. Les cobayes étaient pourtant convaincus que ces faux souvenirs étaient bien advenus.

Le mathématicien Peter Freyd, a repris les conclusions des travaux d’Elisabeth Loftus et a créé l’expression « False memory syndrome », ou syndrome du faux souvenir. Deux précisions s’imposent ici. Peter Freyd était mathématicien, il n’avait aucune compétence en psychologie. Par ailleurs, il a créé ce concept après qu’il ait été accusé d’inceste par sa fille. Ce contexte n’est tout de même pas anodin.

Donc à partir d’un constat scientifique : on peut créer de toutes pièces un souvenir chez quelqu’un, on a glissé vers la croyance, l’idée qu’un thérapeute pourrait induire des faux souvenirs d’inceste chez ses patients. Ce glissement là n’a rien de scientifique, il n’a jamais été prouvé par le biais de travaux de recherche.

Et d’ailleurs, l’existence du syndrome des faux souvenirs est aujourd’hui contestée par l’ensemble de la communauté scientifique.

On va finir ce podcast avec une troisième théorie, peut-être la plus néfaste et la plus répandue des trois : Le concept de syndrome d’aliénation parental.

Ce concept est très largement utilisé dans les tribunaux, les expertises psychologiques et les enquêtes sociales. Il conduit bien souvent au placement de l’enfant en foyer, voire à une garde exclusive chez le père. Alors de quoi s’agit-il ? Selon le concept de syndrome d’aliénation parentale, en cas de séparation parentale, la mère pourrait manipuler son enfant et l’inciter à accuser le père de comportements incestueux, afin d’obtenir la garde exclusive.

Pour le recontextualiser, ce concept a été créé par Richard Gardner, un psychiatre américain ayant produit par ailleurs des écrits défendant des thèses pédocriminelles.

Cette théorie est contestée par la communauté scientifique car elle n’a aucune base scientifique. En effet, l’existence d’un tel syndrome n’a jamais été prouvée par le biais de travaux. Là encore, il s’agit d’une simple théorie élaborée par un individu. Si on y croit, on observe la réalité avec le prisme de cette théorie-là. On se situe là encore dans la croyance et non dans la connaissance.

Examinons maintenant plus précisément quel rôle joue ce concept, ce syndrome d’aliénation parentale, quand l’enfant parle.

Quand l’enfant parle, à sa mère ou à quelqu’un d’autre, la mère cherche souvent à protéger son enfant, en demandant la garde exclusive. Laisser l’enfant aller chez le père alors qu’il y a suspicion d’inceste est un déchirement. Par ailleurs, bien souvent, l’enfant ne veut pas y aller, il pleure, se plaint de cauchemars, développe des symptômes de mal-être, comme de l’énurésie, de l’irritabilité, des réactions psychosomatiques. Donc la mère constate que son enfant ne va pas bien. Elle se retrouve face à un dilemme : soi elle laisse l’enfant aller chez son père et se retrouve coupable du délit de non-assistance à personne en danger, sans parler évidemment de la culpabilité associée à un tel choix, soi elle ne présente plus l’enfant au père et elle se retrouve coupable du délit de non présentation d’enfant.

Beaucoup de mères, face à ce choix cornélien, essaient dans un premier temps de se conformer aux décisions judiciaires. Elles demandent la garde exclusive et en attendant de l’obtenir, elles ne laissent pas le choix à l’enfant que de voir son père. Mais face à la lenteur des procédures, face, bien souvent, à leur échec, face surtout à la souffrance de leur enfant et souvent aussi sur les conseils de la police, elles décident de garder l’enfant, de ne plus le présenter au père. C’est là que les ennuis judicaires commencent pour elles. J’ai déjà vu des mères avec un bracelet électronique, menacées de prison ferme, simplement pour avoir voulu protéger leur enfant.

Certains juges, pour concilier principe de précaution et volonté de maintien d’un lien père-enfant, mettent en place des visites médiatisées pour les pères avec leurs enfants. Le problème, c’est que bien souvent, les professionnels exerçants dans ces lieux sont, eux aussi, comme le reste de la société, influencés par le concept d’aliénation parentale, qui est très répandu, malgré l’absence de validation scientifique. Donc une pression est exercée sur les enfants et sur les mères pour que les visites se passent bien, sinon les professionnels menacent de rédiger un rapport favorable à la thèse d’une manipulation maternelle. Puis si l’enfant accepte finalement de voir son père, pour protéger sa mère, le rapport préconise alors le rétablissement d’un droit de garde classique. Et oui, puisque ça se passe bien. Retour à la case départ. Donc le lieu médiatisé, c’est très intéressant pour différentes indications, mais quand il y a suspicion d’inceste, ce n’est pas un format adapté. L’enfant victime n’a pas besoin que l’on répare le lien père-enfant, l’enfant a besoin d’être protégé. Ces deux approches sont incompatibles, en cas d’inceste.

D’autres fois encore, le concept de syndrome d’aliénation parentale est utilisé par certains psys dans leurs expertises, là encore malgré son absence de validation scientifique. Ou alors, l’avocat de la défense s’en sert pour plaider la cause de son client et il suffit que le juge croie lui aussi à la validité de ce concept pour finalement attribuer la garde exclusive au père ou bien ordonner un placement de l’enfant. Selon les données recueillis par la Ciivise, la commission inceste, 300 mères se sont signalées comme vivant cette situation.

Pour ma part, j’ai déjà reçu des patients adultes ayant subi cette situation enfant, c’est-à-dire ayant été placé en foyer ou bien en garde exclusive chez leur père après qu’ils aient parlé des faits d’inceste. Les dégâts sur le psychisme de l’enfant, sur la construction de sa personnalité sont considérables : trouble borderline, anorexie, addictions, tentatives de suicide, etc.  

Quand on voit les dégâts à long terme, on ne peut que se dire qu’en matière d’inceste, le principe de précaution doit primer, comme le soutient Edouard Durand, le président de la commission inceste.

Justement, la Ciivise, la commission inceste, parlons-en. Elle a fait des préconisations dans ce domaine : suspension des droits de visite du père le temps de l’enquête, suppression du délit de non présentation d’enfant en cas de suspicion d’inceste, suppression de l’autorité parentale en cas de condamnation pour inceste. Ces préconisations vont vraiment dans le bon sens. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas appliquées sur le terrain, à l’heure actuelle.

Récapitulons : Fantasme de l’enfant, intervention mal intentionnée d’un psychologue ou manipulation d’une mère : tout est bon dans ces trois théories pour remettre en cause la parole de l’enfant, nier qu’il y ait pu avoir inceste. On met en doute à priori, avant tout examen plus poussé du dossier. Si on remet ces trois théories à leur juste place, elles n’ont aucun fondement scientifique. Il est donc cent fois préférable, mille fois préférable de simplement écouter les enfants, sans à priori, sans préjugé, simplement accueillir la parole, avec empathie et discernement.

Ça veut dire quoi, avec empathie et discernement ? Accueillir la parole, prendre en compte le fait que l’enfant n’a pas de véritable raison de mentir, d’inventer ça. Et resituer cette parole dans un contexte plus global : les symptômes de l’enfant, ses attitudes non verbales, ses dessins, ce qu’il met en scène dans ses jeux. Et oui, ce sont tous ces éléments qu’il faut prendre en compte car l’enfant s’exprime souvent davantage avec ses dessins et ses jeux que par le biais de la parole.  

Vous l’aurez compris, face à ces trois théories délétères qui circulent, aborder la problématique de l’inceste sous l’angle de la libération de la parole, c’est complètement insuffisant. Rappelons tout de même que dans 70% des cas, les affaires d’inceste sont classées sans suite. Toute la société doit évoluer sur ce sujet car à l’heure actuelle, quand les victimes parlent, elles ne sont tout simplement pas crues. Dans la grande majorité des cas, le doute bénéficie à l’auteur de l’agression, pas à la victime, malgré le fait que les fausses allégations soient rares. Donc ce n’est pas la parole qu’il faut libérer, c’est plutôt l’écoute et la protection des victimes qui doivent être renforcées.

J’espère que ce podcast vous aura intéressé. Je vous dis à très bientôt pour continuer à explorer le sujet des violences sexuelles. D’ici là, n’hésitez pas à vous abonner et prenez soin de vous.