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Trois théories très influentes

Trois théories très influentes
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Nous allons parler aujourd’hui de trois concepts, trois théories qui ont influencé notre rapport aux récits de violence sexuelle sur les enfants, et qui continuent d’inspirer de nos jours les décisions prises pour protéger ou ne pas protéger les enfants. Ces trois théories, des professionnels y font encore référence dans les tribunaux, dans les hôpitaux, dans les commissariats. Il convient donc de les présenter en précisant le contexte historique dans lequel ces trois conceptualisations ont émergé. Il s’agit aussi de confronter ces théories à la méthodologie scientifique, pour voir si elles y répondent, si elles sont ou non valides. Commençons par la plus ancienne des trois : la théorie du Complexe d’Œdipe.

Quand il a commencé son travail auprès de femmes hystériques, Sigmund Freud a été frappé par la proportion importante de patientes relatant des incestes. Il a dans un premier temps pris en compte la parole de ses patientes et a créé une première théorie, la Neurotica, où Théorie de la séduction. Elle apparait en 1896, dans les Etudes sur l’hystérie, publié avec Breuer. Selon ces deux auteurs, l’origine des psychonévroses serait une séduction ou une agression sexuelle dont les patients auraient été victimes au cours de l’enfance, avant la puberté.

Mais Freud a rapidement désavoué ce premier travail, en abandonnant sa Neurotica (donc cette théorie de la séduction) en 1897, seulement un an après.

Ce serait là, pour de nombreux spécialistes, la véritable naissance de la psychanalyse, centrée sur la théorie des fantasmes et sur le fameux Complexe d’Œdipe qui est un concept central de la psychanalyse freudienne. Qu’est-ce que le Complexe d’Œdipe ? D’après Freud, les enfants auraient des fantasmes inconscients, notamment celui d’éliminer le parent de même sexe, considéré comme un rival et d’être dans une relation amoureuse avec le parent de sexe opposé, d’où la référence au mythe grec d’Œdipe. Ce complexe apparaitrait vers cinq ans environ. Puis il serait remis au travail à l’adolescence, à la faveur des transformations pubertaires. 

Un élément de contexte historique est à prendre en compte :

Il faut savoir que le père de Sigmund aurait été incestueux avec un frère et des sœurs de ce dernier, qui l’a évoqué dans des correspondances. Aussi, on peut faire l’hypothèse que Freud aurait renoncé à la Neurotica pour protéger l’image paternelle intériorisée, parce que reconnaitre la réalité des agressions incestueuses subies par ses patientes, impliquait pour lui de reconnaitre aussi les crimes commis par son propre père, ce qui était peut-être insupportable pour lui. Bien sûr, c’est simplement une hypothèse.

Mais l’essentiel est ailleurs. La question qui se pose, la plus fondamentale est la suivante : La théorie du Complexe d’Œdipe est-elle scientifiquement prouvée ? Je rappelle que la psychologie est une discipline scientifique, il faut donc pouvoir s’appuyer sur la démarche scientifique pour avancer des hypothèses consistantes, convaincantes : Et le problème avec le concept de Complexe d’Œdipe est qu’il souffre d’un écueil de taille : le biais de confirmation.

Alors le biais de confirmation, qu’est-ce que c’est ? Pour faire simple, en repartant de cet exemple, si on observe qu’un enfant est proche du parent de sexe opposé et dans la compétition avec le parent de même sexe, la théorie du complexe d’Œdipe est confirmée. Si on n’observe pas ce genre de positionnement chez l’enfant, on en déduit que l’enfant a un problème qui l’empêche d’entrer dans le complexe d’Œdipe. Pile je gagne, face tu perds, la théorie précède l’observation, façonne cette observation. La croyance dans l’existence de ce complexe d’Œdipe est irréfutable. Or, pour reprendre les conclusions du célèbre philosophe Karl Popper, une théorie qui ne peut pas être réfutée relève de la croyance et non de la connaissance scientifique.  

Donc en raison de ce biais de confirmation, le complexe d’Œdipe ne peut pas être considéré comme un concept scientifique. Il relève de la croyance.  

Pourtant, cette théorie du complexe d’Œdipe et des fantasmes infantiles a connu un succès considérable à travers le monde entier. En France, on peut dire qu’elle est rentrée dans la culture et que nombre de parents la considère comme une vérité scientifiquement établie et non comme une simple théorie parmi d’autres.

Le principal problème que pose cette théorie est de supposer l’existence de fantasmes infantiles. De ce fait, la parole de l’enfant est accueillie avec suspicion, avec même souvent beaucoup de réserves. Est-ce que l’enfant décrit la réalité ou exprime-t-il un fantasme ? On n’accuse pas vraiment l’enfant de mentir, mais on ne le croit pas, on pense que l’enfant prend ses désirs pour des réalités. Et ça, ça pose un énorme problème car cette croyance amène à ne pas protéger les enfants qui ont pourtant besoin de protection quand ils sont victimes d’inceste.

Je peux illustrer ce phénomène par un exemple vu dans ma pratique : une petite fille se plaint d’agression de la part de son père. Elle a quatre ans, le rapport du médecin de l’hôpital émet des réserves sur la parole de l’enfant au nom du complexe d’Œdipe qu’elle est supposée vivre. Elle ne ferait pas bien la différence entre la réalité et ses fantasmes. On voit bien dans cet exemple comme le fantasme Œdipien est mis en avant pour ne pas agir, ne pas repérer. Par ailleurs, certains pères incestueux se servent du Complexe d’Œdipe pour inverser la culpabilité : c’est pour lui faire plaisir, disent-ils, parce qu’elle est « amoureuse de son père ».

Je pense qu’il faut bien être conscients des risques considérables que fait courir cette théorie à des enfants victimes d’inceste, risque de ne pas être protégé. A partir du moment où il y a suspicion d’inceste, il est donc important d’écarter toute référence au Complexe d’Œdipe.

Passons maintenant à la deuxième théorie problématique. Le deuxième concept dont nous allons parler aujourd’hui est le concept de syndrome des faux souvenirs.

De quoi s’agit-il ? C’est l’idée que l’on peut se remémorer un souvenir qui n’a pas eu lieu.

Ce concept est issu des travaux de la psychologue Elisabeth Loftus dans les années 70. Cette chercheuse a pu générer chez des cobayes des souvenirs créés de toute pièce par ses soins. Les cobayes étaient pourtant convaincus que ces faux souvenirs étaient bien advenus.

Le mathématicien Peter Freyd, a repris les conclusions des travaux d’Elisabeth Loftus et a créé l’expression « False memory syndrome », ou syndrome du faux souvenir. Deux précisions s’imposent ici. Peter Freyd était mathématicien, il n’avait aucune compétence en psychologie. Par ailleurs, il a créé ce concept après qu’il ait été accusé d’inceste par sa fille. Ce contexte n’est tout de même pas anodin.

Donc à partir d’un constat scientifique : on peut créer de toutes pièces un souvenir chez quelqu’un, on a glissé vers la croyance, l’idée qu’un thérapeute pourrait induire des faux souvenirs d’inceste chez ses patients. Ce glissement là n’a rien de scientifique, il n’a jamais été prouvé par le biais de travaux de recherche.

Et d’ailleurs, l’existence du syndrome des faux souvenirs est aujourd’hui contestée par l’ensemble de la communauté scientifique.

On va finir ce podcast avec une troisième théorie, peut-être la plus néfaste et la plus répandue des trois : Le concept de syndrome d’aliénation parental.

Ce concept est très largement utilisé dans les tribunaux, les expertises psychologiques et les enquêtes sociales. Il conduit bien souvent au placement de l’enfant en foyer, voire à une garde exclusive chez le père. Alors de quoi s’agit-il ? Selon le concept de syndrome d’aliénation parentale, en cas de séparation parentale, la mère pourrait manipuler son enfant et l’inciter à accuser le père de comportements incestueux, afin d’obtenir la garde exclusive.

Pour le recontextualiser, ce concept a été créé par Richard Gardner, un psychiatre américain ayant produit par ailleurs des écrits défendant des thèses pédocriminelles.

Cette théorie est contestée par la communauté scientifique car elle n’a aucune base scientifique. En effet, l’existence d’un tel syndrome n’a jamais été prouvée par le biais de travaux. Là encore, il s’agit d’une simple théorie élaborée par un individu. Si on y croit, on observe la réalité avec le prisme de cette théorie-là. On se situe là encore dans la croyance et non dans la connaissance.

Examinons maintenant plus précisément quel rôle joue ce concept, ce syndrome d’aliénation parentale, quand l’enfant parle.

Quand l’enfant parle, à sa mère ou à quelqu’un d’autre, la mère cherche souvent à protéger son enfant, en demandant la garde exclusive. Laisser l’enfant aller chez le père alors qu’il y a suspicion d’inceste est un déchirement. Par ailleurs, bien souvent, l’enfant ne veut pas y aller, il pleure, se plaint de cauchemars, développe des symptômes de mal-être, comme de l’énurésie, de l’irritabilité, des réactions psychosomatiques. Donc la mère constate que son enfant ne va pas bien. Elle se retrouve face à un dilemme : soi elle laisse l’enfant aller chez son père et se retrouve coupable du délit de non-assistance à personne en danger, sans parler évidemment de la culpabilité associée à un tel choix, soi elle ne présente plus l’enfant au père et elle se retrouve coupable du délit de non présentation d’enfant.

Beaucoup de mères, face à ce choix cornélien, essaient dans un premier temps de se conformer aux décisions judiciaires. Elles demandent la garde exclusive et en attendant de l’obtenir, elles ne laissent pas le choix à l’enfant que de voir son père. Mais face à la lenteur des procédures, face, bien souvent, à leur échec, face surtout à la souffrance de leur enfant et souvent aussi sur les conseils de la police, elles décident de garder l’enfant, de ne plus le présenter au père. C’est là que les ennuis judicaires commencent pour elles. J’ai déjà vu des mères avec un bracelet électronique, menacées de prison ferme, simplement pour avoir voulu protéger leur enfant.

Certains juges, pour concilier principe de précaution et volonté de maintien d’un lien père-enfant, mettent en place des visites médiatisées pour les pères avec leurs enfants. Le problème, c’est que bien souvent, les professionnels exerçants dans ces lieux sont, eux aussi, comme le reste de la société, influencés par le concept d’aliénation parentale, qui est très répandu, malgré l’absence de validation scientifique. Donc une pression est exercée sur les enfants et sur les mères pour que les visites se passent bien, sinon les professionnels menacent de rédiger un rapport favorable à la thèse d’une manipulation maternelle. Puis si l’enfant accepte finalement de voir son père, pour protéger sa mère, le rapport préconise alors le rétablissement d’un droit de garde classique. Et oui, puisque ça se passe bien. Retour à la case départ. Donc le lieu médiatisé, c’est très intéressant pour différentes indications, mais quand il y a suspicion d’inceste, ce n’est pas un format adapté. L’enfant victime n’a pas besoin que l’on répare le lien père-enfant, l’enfant a besoin d’être protégé. Ces deux approches sont incompatibles, en cas d’inceste.

D’autres fois encore, le concept de syndrome d’aliénation parentale est utilisé par certains psys dans leurs expertises, là encore malgré son absence de validation scientifique. Ou alors, l’avocat de la défense s’en sert pour plaider la cause de son client et il suffit que le juge croie lui aussi à la validité de ce concept pour finalement attribuer la garde exclusive au père ou bien ordonner un placement de l’enfant. Selon les données recueillis par la Ciivise, la commission inceste, 300 mères se sont signalées comme vivant cette situation.

Pour ma part, j’ai déjà reçu des patients adultes ayant subi cette situation enfant, c’est-à-dire ayant été placé en foyer ou bien en garde exclusive chez leur père après qu’ils aient parlé des faits d’inceste. Les dégâts sur le psychisme de l’enfant, sur la construction de sa personnalité sont considérables : trouble borderline, anorexie, addictions, tentatives de suicide, etc.  

Quand on voit les dégâts à long terme, on ne peut que se dire qu’en matière d’inceste, le principe de précaution doit primer, comme le soutient Edouard Durand, le président de la commission inceste.

Justement, la Ciivise, la commission inceste, parlons-en. Elle a fait des préconisations dans ce domaine : suspension des droits de visite du père le temps de l’enquête, suppression du délit de non présentation d’enfant en cas de suspicion d’inceste, suppression de l’autorité parentale en cas de condamnation pour inceste. Ces préconisations vont vraiment dans le bon sens. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas appliquées sur le terrain, à l’heure actuelle.

Récapitulons : Fantasme de l’enfant, intervention mal intentionnée d’un psychologue ou manipulation d’une mère : tout est bon dans ces trois théories pour remettre en cause la parole de l’enfant, nier qu’il y ait pu avoir inceste. On met en doute à priori, avant tout examen plus poussé du dossier. Si on remet ces trois théories à leur juste place, elles n’ont aucun fondement scientifique. Il est donc cent fois préférable, mille fois préférable de simplement écouter les enfants, sans à priori, sans préjugé, simplement accueillir la parole, avec empathie et discernement.

Ça veut dire quoi, avec empathie et discernement ? Accueillir la parole, prendre en compte le fait que l’enfant n’a pas de véritable raison de mentir, d’inventer ça. Et resituer cette parole dans un contexte plus global : les symptômes de l’enfant, ses attitudes non verbales, ses dessins, ce qu’il met en scène dans ses jeux. Et oui, ce sont tous ces éléments qu’il faut prendre en compte car l’enfant s’exprime souvent davantage avec ses dessins et ses jeux que par le biais de la parole.  

Vous l’aurez compris, face à ces trois théories délétères qui circulent, aborder la problématique de l’inceste sous l’angle de la libération de la parole, c’est complètement insuffisant. Rappelons tout de même que dans 70% des cas, les affaires d’inceste sont classées sans suite. Toute la société doit évoluer sur ce sujet car à l’heure actuelle, quand les victimes parlent, elles ne sont tout simplement pas crues. Dans la grande majorité des cas, le doute bénéficie à l’auteur de l’agression, pas à la victime, malgré le fait que les fausses allégations soient rares. Donc ce n’est pas la parole qu’il faut libérer, c’est plutôt l’écoute et la protection des victimes qui doivent être renforcées.

J’espère que ce podcast vous aura intéressé. Je vous dis à très bientôt pour continuer à explorer le sujet des violences sexuelles. D’ici là, n’hésitez pas à vous abonner et prenez soin de vous.